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Le point de vue de...

« Nous vivons une rupture dans l'histoire économique mondiale… »



Nicolas Sarkozy :

Madame… Vous dites, et j'en conviens avec vous, que les délocalisations sont un phénomène difficile à mesurer. Les limites des outils statistiques sur lesquels nous pouvons nous appuyer ne vous empêchent cependant nullement d'invoquer un certain nombre de données qui, selon vous, permettraient de relativiser l'ampleur réelle du phénomène. Je note au surplus que ces données s'appliquent aux flux d'investissements internationaux que précisément vous m'exhortez à ne pas confondre avec les délocalisations. Ce n'est donc pas moi mais votre démonstration qui fait l'amalgame que vous dénoncez. Pour ma part, je n'ai jamais à aucun moment prétendu que les statistiques en matière d'investissements internationaux épuisaient la caractérisation des phénomènes de désindustrialisation et de délocalisation.

En attendant des données statistiques plus fiables, je me fonde également sur d'autres éléments. Ils tiennent tout d'abord aux cas concrets de territoires et de salariés confrontés à la délocalisation des entreprises ou vivant dans l'angoisse que des projets de transfert d'activités à l'étranger ne soient mis à exécution. Lors de mes multiples déplacements ou dans mon bureau à Bercy, je suis régulièrement interpellé par les élus et les organisations syndicales sur ces situations poignantes. Car il ne s'agit pas seulement de chiffres, mais d'hommes et de femmes qui s'inquiètent pour leur avenir et celui de leurs enfants.

Est-ce, en outre, le signe d'une tendance collective de nos concitoyens à la mythomanie si les délocalisations figurent au premier rang des préoccupations d'une majorité d'entre eux ? Faut-il, comme vous le faites, se borner à leur répondre : « Circulez, il n'y a rien à voir » ? Peut-on se contenter de leur expliquer que leur perception relève du fantasme, que les délocalisations seraient de toute façon inéluctables ? Qu'elles seraient même souhaitables, car, à l'échelle d'une économie par construction fermée comme la planète, la mondialisation, les nouvelles technologies et leur corollaire, les délocalisations, seraient des bienfaits qui amélioreraient la richesse globale ? Cette présentation idyllique, aussi sophistiquée que désincarnée, a au moins un mérite, celui de rendre les choses plus simples pour le responsable politique que je suis. Elle a en effet pour conséquence immédiate l'inaction et l'immobilisme.

Je vous rejoins bien volontiers lorsque vous dites que la globalisation des économies est une source d'opportunités nouvelles pour nos entreprises. Mais, comme heureusement je ne vois pas la réalité vécue par les Français depuis Sirius, je constate aussi que cette mutation sans précédent de l'économie mondiale ne fait pas que des gagnants… Et l'analyse, dynamique, des évolutions à l'oeuvre laisse augurer d'une accélération et d'une amplification du mouvement des délocalisations. Ce qui est en train de se produire n'est pas simplement la répétition des mutations industrielles passées. Je ne crois pas en effet qu'on puisse classer l'insertion spectaculaire dans l'échange international de pays émergents tels que la Chine ou l'Inde dans la catégorie des faits anodins. Je ne crois pas non plus qu'on puisse considérer que la concurrence exercée aujourd'hui par ces marchés émergents dans tous les secteurs et dans toutes les gammes d'activité, de l'industrie de main-d'oeuvre jusqu'aux technologies de pointe, en passant par les services aux entreprises, fait partie de la routine. J'observe au demeurant que le document de la Commission européenne dont vous vous réclamez souligne que « les délocalisations industrielles semblent ne plus se cantonner aux seuls secteurs traditionnels à forte intensité de main-d'oeuvre, mais commencent également à s'observer dans les secteurs intermédiaires qui constituent des points forts de l'industrie européenne, voire dans certaines activités de recherche ». Je ne crois pas enfin que la transformation considérable du rapport au temps et à l'espace des activités économiques, induite par les vagues successives d'innovations technologiques, ne constitue rien de plus qu'une péripétie. Nous vivons au contraire une rupture dans l'histoire économique mondiale qui peut, si nous n'y prenons garde et si nous ne réagissons pas, affaiblir gravement les bases industrielles et le potentiel de croissance de notre pays, comme de l'ensemble de l'Europe d'ailleurs, pays d'Europe centrale et orientale inclus.

C'est pourquoi je plaide et j'agis pour que la France et l'Europe se dotent d'une politique industrielle plus volontariste. C'est pourquoi j'ai voulu que le projet de budget 2005 commence à jeter les bases de cette nouvelle stratégie en renouvelant nos outils d'intervention… Si de nombreux facteurs interviennent dans les décisions de localisation des entreprises, le poids de la fiscalité et des charges entre évidemment en ligne de compte, d'autant que ces décisions jouent souvent à la marge. Les différentiels de la fiscalité en Europe sont une menace bien réelle pour nos bases taxables et nos capacités de production. D'ailleurs, le rapport annuel de la Cnuced auquel vous faites allusion met lui-même en exergue cet état de fait : « Plusieurs Etats membres de l'Union européenne ont baissé leur impôt sur les sociétés à des niveaux comparables à ceux pratiqués en Irlande. La combinaison entre des salaires relativement bas, une imposition réduite des bénéfices et l'accès aux subventions européennes érige les nouveaux adhérents en sites attractifs pour les investissements directs… »

J'aurais apprécié que vous évoquiez également ces éléments d'analyse et ces nouveaux moyens d'action, plutôt que de réduire ma politique à une diatribe contre l'Europe et singulièrement contre les nouveaux Etats membres. Je me félicite de la réunification de notre continent et de l'élargissement de l'Union. Mais permettez-moi de soutenir qu'on ne rend service ni à l'Europe ni à ces nouveaux membres en organisant et en finançant le dumping fiscal et social. Car comment appeler cela autrement quand certains pays sont autorisés à ramener à zéro leur imposition des sociétés, tout en recevant dans des proportions très significatives des financements versés par les contribuables des autres Etats membres. L'Europe est un grand projet. C'est une communauté de droits mais aussi de devoirs. La solidarité européenne à laquelle je suis comme vous très attaché doit fonctionner dans les deux sens. C'est à mes yeux un dévoiement préoccupant que de lui faire cautionner des distorsions parfaitement déloyales de concurrence, à plus forte raison dans un ensemble non pas dix fois mais vingt fois plus peuplé que l'Irlande. Ne pas s'opposer à cette dérive, refuser d'ouvrir la discussion avec nos partenaires européens pour tenter de la corriger, c'est bien cela qui risquerait d'éloigner encore plus nos concitoyens de la construction européenne.

NICOLAS SARKOZY est ministre de l'Economie, des Finances et de l'Industrie.

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