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Jean Peyrelevade, pourfendeur du capitalisme total, 17 octobre 2005



Interview parue dans les Echos

Le banquier est interviewé par deux énarques, Emmanuelle Mignon et Jean-François Théodore.

Emmanuelle Mignon : Vous êtes un banquier, vous avez exercé la plupart des métiers du gouvernement d'entreprise, vous avez également oeuvré au plus près de la décision politique puisque vous avez été directeur adjoint du cabinet de Pierre Mauroy lorsqu'il était Premier ministre. Pourquoi avez-vous éprouvé le besoin d'écrire ce livre très critique sur le capitalisme ? Jean Peyrelevade : J'ai toujours essayé, dans mon activité, de dessiner une représentation du monde où j'agissais. Le capitalisme, ou l'économie de marché - peu importe l'étiquette - est devenu le modèle unique après l'échec retentissant du collectivisme. Il est donc essentiel de comprendre son fonctionnement. La thèse de mon livre est que la soupe est bonne mais qu'il faut faire attention à certains ingrédients toxiques. Le capitalisme tire le monde vers davantage de prospérité mais c'est en même temps un modèle qui a échappé au politique. Fondé exclusivement sur le désir et le besoin d'enrichissement des actionnaires, il n'est pas équilibré en termes de protection de la planète, de protection des règles d'équité à l'intérieur des sociétés et de protection de la citoyenneté par rapport à la sphère marchande.

E. M. : Votre thèse peut être interprétée ainsi : vivement le retour de la politique… et à bas les marchés ! J. P. : Oui pour une présence plus forte du politique. Mais je ne bannis pas les marchés ! Simplement, nous avons besoin d'une intervention du politique pour les encadrer si nécessaire. Et là, c'est le cas. Le problème, c'est que les hommes politiques n'ont pas du tout conscience d'avoir une responsabilité en la matière. C'est leur inconscience qui m'a poussé à écrire ce livre.

E. M. : Mais admettez que le seul fait de qualifier le capitalisme de « total » en constitue une forte critique ! J. P. : Non, notez bien que je n'ai pas écrit « totalitaire » mais « total » ! Le capitalisme est total car il a pris en matière économique tout le pouvoir auquel le politique a complètement renoncé. Ce n'est pas la faute du capitalisme. C'est la faute des politiques.

Jean-François Théodore : En quoi la création de valeur actionnariale est-elle critiquable ? En réalisant l'optimum de création de valeur dans chacune des entreprises, ne finit-on pas par atteindre l'optimum de croissance économique ? J. P. : Vous présidez Euronext, la Bourse transnationale européenne : il est normal qu'il y ait entre nous quelques nuances...C'est vrai que le désir d'enrichissement est dans les gènes de l'humanité depuis son origine. La création de valeur est un des fondements de l'activité humaine. Mais l'évolution du capitalisme a entraîné une dissociation de l'entreprise et de l'actionnaire, du désir d'entreprendre et du désir d'enrichissement. Aujourd'hui, l'actionnaire est assez indifférent à ce que fait l'entreprise. La seule chose qui l'intéresse est le rendement financier de son investissement.

J.-F. T. : Votre condamnation n'est-elle pas trop globale ? Dans cette évolution vers un capitalisme financier, il y a des mouvements positifs. Les acteurs économiques ont pris conscience de la valeur des fonds propres, qui sont une denrée rare. L'endettement est un levier intéressant quand les taux d'intérêt sont bas. La gestion des entreprises est beaucoup plus optimisée qu'avant. J. P. : Vous avez raison, il est vrai que la sphère financière est devenue plus efficace, plus transparente. Mais le problème est dans le changement de logique de son fonctionnement. Avant, le chef d'entreprise était au croisement des intérêts qui s'expriment dans une entreprise : les actionnaires, les salariés, la société civile, les collectivités locales, ce qu'on appelle les « stakeholders », les parties prenantes. Il agissait, je le reconnais, dans une relative opacité qui lui permettait cependant de concilier ces intérêts contradictoires. C'était un être impur. Aujourd'hui, il a changé de rôle. Il représente exclusivement les intérêts des actionnaires. Sa rémunération dépend étroitement des performances boursières de l'entreprise qu'il dirige. Une norme de rentabilité excessive s'est imposée, débouchant sur de profonds déséquilibres. Là, il n'y a plus d'optimisation.

E. M. : Vous refusez l'idée que le système puisse s'autoréguler. Ne peut-on pourtant penser par exemple que les comités de rémunération, que beaucoup d'entreprises ont créés ces dernières années pour fixer la rémunération de leurs dirigeants, seront conduits à faire leur cette proposition que vous formulez d'indexer ces rémunérations davantage sur les fondamentaux de l'entreprise que sur les cours de Bourse ? J. P. : On ne peut pas demander au système d'aller à l'encontre de sa propre logique. Le système veut que les présidents soient payés en fonction des intérêts des ationnaires, des cours de Bourse. Quand les assemblées générales d'actionnaires sont consultées, c'est ce qu'elles réclament. Et les dirigeants l'acceptent volontiers, surtout dans les périodes où la Bourse monte… Pour changer la règle, il faut revenir aux ressorts qui fondent toute réforme : en amont un discours explicatif et convaincant, provenant d'intellectuels, d'économistes, d'observateurs du système qui en détectent les éventuels effets pervers. Puis un acte politique venant relayer le mouvement de la société civile.

J.-F. T. : Vous dites que le capitalisme dérive de façon structurelle. N'est-on pas plutôt dans une conjoncture spécifique : depuis l'éclatement de la bulle financière en 2000, les investisseurs à long terme comme les fonds de pension et les assureurs sont moins présents sur les marchés d'actions. Les « hedge funds », beaucoup plus réactifs dans leurs stratégies de placement, occupent le terrain. Mais ce pourrait être temporaire. J. P. : Vous êtes optimiste. Pensez que la durée moyenne de détention d'une action est de moins d'un an, alors que c'est en principe l'outil qui permet de porter un investissement sur une durée infinie ! Cela n'est pas conjoncturel : l'industrie des gestionnaires d'actifs tout entière fonctionne ainsi. Cela dit, ce n'est pas sans remède. Le politique peut corriger cette dérive en favorisant des modes de gestion d'actions plus adaptés aux besoins réels des entreprises. Il pourrait aussi réglementer les hedge funds en leur imposant plus de transparence.

E. M. : N'est-ce pas contradictoire de soutenir à la fois que le capitalisme est le meilleur système pour créer de la croissance et que ce système est devenu intenable ? J. P. : On ne peut plus croire à l'existence d'un équilibre général, naturel, instantané, automatique. Une mauvaise politique économique, des structures inadaptées ou des anticipations irréalistes peuvent mener à de graves déséquilibres. L'histoire montre que leur résorption passe toujours par une crise. Au cours des années récentes, les crises russe, asiatique, argentine ont été sérieuses sans toutefois dégénérer en crise mondiale. Il en a été autrement pour la crise de 1929, où s'étaient manifestés des déséquilibres du même type que ceux d'aujourd'hui. Cette crise-là s'est résorbée par un mal absolu à l'échelle de la planète.

J.-F. T. : Et aujourd'hui ? J. P. : La situation actuelle déclenchera fatalement des secousses, voire des tremblements de terre. Il est facile d'imaginer des scénarios pessimistes, tant les acteurs mondiaux refusent d'anticiper l'avenir. Mais on peut aussi avoir des scénarios optimistes : incités par de nouvelles réglementations, les gestionnaires de fonds finiraient par comprendre qu'ils créent de la valeur même avec un retour global sur investissement limité à 7 ou 8 % des fonds investis au lieu de 15. On pourrait se décider à protéger les ressources de la planète mais je ne sais pas comment y arriver avec des Etats-Unis refusant de signer le protocole de Kyoto.

J.-F. T. : Vous appelez au retour du politique, mais lequel ? Les successeurs de Sarbanes-Oxley ? Kofi Annan et les Nations Unies ? Le président des Etats-Unis ? J. P. : Vous avez raison, c'est sans doute la principale faiblesse de mon livre. Mon diagnostic n'est jusqu'à présent guère contesté mais la thérapie reste à préciser.

E. M. : Je pense que le diagnostic rencontrera des contestations. Il serait quand même improbable que tôt ou tard les actionnaires, en particulier les fonds de pension, ne comprennent pas leur intérêt de revenir à des normes de rentabilité plus proches de l'économie réelle. La crise est peut-être moins structurelle que vous ne le dites. J. P. : A long terme, nous serons tous morts, comme le disait Keynes. C'est pourquoi je préfère trouver une solution avant d'en arriver là ! Il faudrait réfléchir aux actions possibles, rouage par rouage. A l'échelon national, à l'échelon européen, à l'échelon international aussi, à l'ONU, à l'OMC, au FMI, et au niveau de l'ensemble des banques centrales, étrangement absentes du débat. Au niveau national, il reste une réelle marge de manoeuvre. Rien n'interdit à la France de dire que la rémunération variable des dirigeants doit être fixée en fonction des performances réelles de l'entreprise et non de ses performances boursières. Ou de faire fonctionner son Fonds de réserve des retraites sur des critères vraiment de long terme.

J.-F. T. : Les entreprises et l'épargne sont parfaitement mobiles aujourd'hui ! Toute solution est nécessairement mondiale. L'exemple de l'action contre le blanchiment de l'argent n'est-il pas intéressant à cet égard ? J. P. : Oui, une remise en cause globale n'est possible qu'à l'échelle planétaire. Elle requiert deux conditions. D'abord, elle doit être portée par quelqu'un. Des intellectuels, des experts puis, forcément, le politique. Ce fut le cas sur la lutte contre le blanchiment - où la France a joué un rôle important dans le diagnostic et l'élaboration du discours qui a permis la décision. Ensuite, il faut commencer à agir à l'échelon national, pour donner l'exemple. Aujourd'hui, l'exemple fonctionne souvent dans le mauvais sens ! La rémunération des dirigeants par les stock-options (options d'achat sur actions) s'est développée aux Etats-Unis, avant de se diffuser en Europe...

E. M. : Si la France veut pouvoir donner l'exemple, il faudrait d'abord qu'elle réforme son économie. Pour être crédible dans la dénonciation des excès du capitalisme, il faut pouvoir démontrer que ces difficultés procèdent du système et non pas des errements de nos politiques. La principale critique que je ferais à votre ouvrage, c'est d'oublier que la cause des problèmes de la France (chômage, pouvoir d'achat...), ce n'est pas le capitalisme financier mais d'abord l'incapacité de la France à se réformer. J. P. : Les difficultés de la France, ce n'était pas mon sujet. Puisque vous m'entraînez sur ce terrain, je tiens cependant à dire une chose que je n'entends jamais dans la bouche des politiques. La mondialisation produit des gagnants et des perdants. Pour renforcer les gagnants (recherche, innovation etc.) et pour aider les perdants (reconversion, soutien à la mobilité, etc.), il y a une condition sine qua non : l'Etat doit être riche. Or les politiques menées depuis un quart de siècle, de droite et de gauche, ont toutes fabriqué un Etat impécunieux. Tant que l'Etat aura les poches trouées, le discours sur la réforme restera académique. Le rétablissement des finances publiques est un préalable. Voilà un domaine qui dépend à 100 % de l'action nationale !

E. M. : Les problèmes que vous dénoncez réclament une action planétaire. Vous en appelez à la mondialisation des intellectuels ! La voyez-vous venir ? J. P : Pas vraiment. Regardez en France comme il est difficile d'ouvrir les débats sur l'extérieur. Nous manquons de « think tanks », ces « réservoirs à pensée » où se forge la réflexion. Rares sont les chefs d'entreprise à s'intéresser aux problèmes globaux, surtout parmi les jeunes. La seule chose qui les intéresse, c'est le fonctionnement interne du système marchand.

E. M. : Le politique n'a-t-il pas agi aux Etats-Unis avec la loi Sarbanes-Oxley ? J.P. : Oui, mais cette loi agit encore sur l'intérieur de la machine, pas sur ses effets extérieurs ! Elle renforce l'efficacité interne du système capitaliste en sanctionnant les dirigeants devenus fous ou voleurs. Tout le monde est d'accord pour cette intervention. Mais ce n'est pas une action sur les effets externes de la machine. A part le protocole de Kyoto, je ne connais pas d'intervention du politique visant à corriger les effets externes du système. Tout reste à faire.


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